La dernière croisière de l’Erebus – Nouvelle policière

Une enfant est retrouvée par les gardes-côtes, dans un radeau de survie, à moitié morte. Les médecins estiment qu’elle a dérivé durant des jours sur la Méditerranée.

Pourtant aucune disparition n’a été signalée, aucun bateau n’a envoyé de SOS et personne ne réclame la gamine.

C’est déjà troublant. Mais lorsque la petite se réveille et se met à parler une langue que personne ne peut identifier, alors là le commandant de gendarmerie Jocelyn Carozza y perd son latin… ou plutôt son grec.


Bonjour à toutes et à tous,
Voici le quatrième opus de mes nouvelles policières.
Comme d’habitude, lorsque vous parviendrez à l’avant-dernier chapitre, vous pourrez télécharger (toujours gratuitement) la résolution de l’énigme et l’épilogue au format PDF. Vous conserverez ainsi l’histoire intégrale que vous pourrez imprimer. Attention, vous ne pourrez la télécharger qu’une seule fois, pensez bien à l’enregistrer sur votre ordinateur – ou alors, il vous faudra entrer une nouvelle adresse mail.

Dans le courant de l’année, je publierai ce recueil en livre broché, vous pourrez l’acheter, si le cœur vous en dit – Vous serez informé en priorité de la parution.

Dans tous les cas, n’hésitez pas à laisser un commentaire objectif sur Amazon (que vous ayez aimé ou pas), lorsque le livre sortira.

La dernière croisière de l’Erebus

Le temps des assissins

Le temps des assassins, recueil de nouvelles policières de Hervé Michel


Un radeau à la dérive

L’étrave de la grosse vedette des gardes-côtes taillait un sillon blanc dans le bleu profond de la Méditerranée. Pas une vague, pas même un mouton ne venait entraver la marche du puissant navire construit pour la vitesse. Le soleil de juillet, haut dans le ciel, faisait naître une pluie d’étincelles sur la surface de l’eau et la température frôlait les trente-cinq degrés. C’était une journée parfaite pour une sortie en mer après la tempête qui, trois jours durant, avait exclu toute opération.

L’inspecteur des douanes Lepage observait le trafic maritime dans ses puissantes jumelles depuis une bonne demi-heure déjà. À cette distance des côtes, presque à la limite des eaux territoriales, seuls quelques gros cargos profilaient leur silhouette massive sur l’horizon, mais ils n’intéressaient pas la jeune femme. Ce qu’elle recherchait c’était plutôt des embarcations légères et rapides.
On lui avait signalé une activité anormale chez les trafiquants de drogue marseillais, ces derniers jours. Une grosse arrivée de stupéfiants devait se préparer et elle se ferait très certainement par la mer.

Laure Lepage était entrée dans les douanes quatre ans auparavant. À trente-deux ans, elle était toujours célibataire et désespérait de trouver un jour le prince charmant. Pas très grande, des hanches un peu trop larges qui la complexaient, ce n’était pas à proprement parler un canon de beauté, pourtant elle n’était pas dénuée d’un certain charme. Ses grands yeux noisette et sa chevelure d’un roux flamboyant, retenue par un chignon, la rendaient même séduisante.

— Madame, j’ai un message de la capitainerie. On aurait aperçu une embarcation suspecte à deux milles à l’ouest de notre position. On nous demande d’aller y jeter un coup d’œil.

Laure se retourna vers le contrôleur de première classe Erwan Clavet. Lui était une véritable gravure de mode. De haute stature, le cheveu ras, des muscles de body-builder, une mâchoire carrée, le jeune homme semblait plus fait pour le cinéma que pour les opérations douanières.

— Quel dommage qu’il soit aussi con ! Mais en même temps, si l’on attendait des mecs qu’ils soient en plus intelligents… pensa-t-elle. Il est vrai qu’elle n’aimait que les types BCBG, beau cul, belle gueule.

Elle donna l’ordre au pilote de faire demi-tour et de mettre les gaz. Par acquit de conscience, elle scruta une dernière fois l’horizon, c’est là qu’elle aperçut la forme jaune qui dérivait à trois ou quatre cents mètres de là.
Laure fit un nouveau signe au pilote qui stoppa sa manœuvre. Lui aussi avait repéré la petite tache colorée. Il saisit les jumelles posées sur la console pour voir de quoi il s’agissait.
L’homme et la femme poussèrent un juron presque simultanément. C’était bien une petite embarcation, une annexe sans doute, qui dérivait à quelques encablures de leur bâtiment et il y avait quelqu’un à bord. La forme appuyée sur le boudin à demi dégonflé semblait inanimée.

Sans attendre d’autres instructions, le pilote poussa la manette des gaz et la vedette se mit en mouvement, sous l’action de ses puissants moteurs. Laure dut se retenir au bastingage du gaillard d’avant pour ne pas être déstabilisée, tandis qu’Erwan, surpris par la manœuvre, traversa tout le pont en marche arrière. Il se rattrapa de justesse au garde-corps.
Il ne fallut que quelques minutes pour arriver à proximité de l’annexe.

Erwan courut vers l’arrière du navire, descendit les quelques marches qui conduisaient à la plate-forme d’accès à la mer. À l’aide d’une gaffe, il attrapa l’embarcation et la tira jusqu’à lui. Il saisit le passager inconscient sous les bras et le ramena sur le pont où il l’étendit.
Laure arriva au moment où Erwan allongeait la victime sur le dos.

— Ça alors, mais c’est une gamine, dit la jeune femme. Vite, il faut la conduire à l’intérieur et la ramener à terre.

Erwan souleva l’enfant sans le moindre effort. Elle était si amaigrie qu’il avait l’impression de porter une poupée de chiffon. Tandis qu’il la portait dans la cabine, Laure ramena l’annexe à bord et l’amarra solidement. Elle remarqua les traces de sang sur les boudins qui finissaient de se dégonfler. Il était temps, encore quelques minutes, une heure ou deux, peut-être et l’embarcation aurait coulé à pic.

La vedette se mit en mouvement, doucement d’abord, puis le pilote poussa la propulsion et l’étrave se mit à fendre la mer en direction du port de Marseille.
Erwan se pencha sur la fillette qu’il venait d’allonger sur une civière, dans le poste de pilotage. Elle respirait faiblement, mais elle était toujours en vie. Son visage était partiellement brûlé par le soleil et ses lèvres étaient fendues. Sans doute, se trouvait-elle depuis plusieurs jours dans la frêle embarcation. Le douanier humecta une compresse avec de l’eau douce et en fit couler quelques gouttes dans la bouche de la petite.

— On ne nous a pas signalé de navire en perdition, ces derniers jours ? demanda Laure en pénétrant dans le poste de pilotage.
Erwan fit un signe négatif de la tête.


Une mystérieuse naufragée

Jocelyn Carozza était perplexe. Il observait la fillette, allongée dans ses draps blancs. L’enfant, totalement déshydratée, était reliée à une perfusion qui ramenait, goutte à goutte, un peu de glucose dans son organisme malmené par le soleil.

Un moniteur égrenait ses bips réguliers. C’était le seul bruit audible dans cette petite chambre de l’hôpital de la Timone. Une infirmière entra. Le gendarme l’interrogea du regard.

— Nous ne pouvons encore rien dire, commandant, elle est vraiment très affaiblie. Encore quelques heures et elle aurait succombé, c’est certain.— Je vois, dit simplement le militaire. Elle n’a aucun signe particulier ?
— Absolument aucun, ni marque de naissance, ni trace opératoire, pas même de soins dentaires. Je pense qu’elle doit être issue d’un milieu aisé. Vous ne savez vraiment pas qui elle est ? demanda l’infirmière.
— Elle n’avait aucun papier sur elle et l’embarcation dans laquelle elle a été découverte ne comportait aucun marquage. Il y avait par contre pas mal de traces de sang.
— C’est vraiment incroyable, dit la jeune femme en notant son passage sur la feuille de soin. En tous cas, je peux vous dire que ce n’est pas son sang, car elle n’a aucune blessure. Elle sortit de la chambre, laissant le flic dubitatif.

Il passa une main dans sa tignasse blonde, un peu trop longue pour les standards de la gendarmerie.

— Salut Joss, j’arrive du CROSS où j’ai épluché tous les événements de ces derniers jours. Aucun bateau ne semble avoir eu de problème, même durant la tempête.

L’homme qui venait d’entrer dans la chambre d’hôpital était élancé, presque maigre. Ses joues creuses et son teint blafard lui donnaient une allure maladive. Pourtant, le lieutenant Aubin Lebreton était en parfaite condition physique. Il était l’adjoint du commandant Carozza depuis près de trois ans.

— Cette gamine n’est tout de même pas tombée du ciel, s’énerva Jocelyn. Et dans les avis de disparitions des flics ? demanda-t-il à son adjoint resté dans l’encadrement de la porte.
Le lieutenant Lebreton secoua la tête. Aucune disparition n’avait été signalée ces derniers jours.
— C’est peut-être une touriste. Elle était peut-être en vacances avec ses parents et la disparition n’est pas encore connue, suggéra-t-il.
— Ce n’est pas impossible, dit Jocelyn. Il faut voir du côté d’Interpol. Convoque-moi aussi la douanière qui l’a repêchée.

Une alarme stridente raisonna soudain dans la chambre. Sur le lit, la fillette était prise de convulsions. Au bout de quelques minutes, l’infirmière reparut accompagnée, cette fois, par deux autres soignantes.

— Je vais vous demander de sortir, messieurs, dit-elle aux gendarmes.

Les deux hommes attendirent une vingtaine de minutes dans le couloir. Les trois infirmières ressortirent enfin

— C’est bon, nous l’avons stabilisée, mais il va falloir la laisser tranquille pour aujourd’hui, dit-elle.
— Bien sûr, de toute manière nous ne pouvons pas faire grand-chose tant qu’elle ne se réveille pas, répondit Jocelyn.
— Ah, au fait, elle a prononcé quelques mots dans son sommeil, mais je n’ai pas compris ce qu’elle disait. Je pense que ce n’était pas du français… si ça peut vous aider.

Au moment où les deux hommes s’apprêtaient à reprendre l’ascenseur, les portes s’ouvrirent. Laure Lepage sortit de la cabine. Elle salua le lieutenant Lebreton qu’elle avait vu le matin même, pour l’enquête.

— Ah, justement le commandant Carozza souhaitait vous voir, dit le gendarme en présentant son supérieur à la douanière.
— Je suis à votre disposition commandant, mais je venais voir comment se portait la petite.
Ils la mirent au courant de l’état de santé de l’enfant. Comme les visites étaient désormais interdites, ils redescendirent tous les trois au rez-de-chaussée de l’hôpital pour prendre un café.
— Peut-on déterminer le trajet suivi par l’annexe, en fonction de la météo et des courants ? demanda Jocelyn à Laure.
— Les courants sont bien connus en Méditerranée, on peut se faire une idée de la direction qu’elle a prise, mais c’est vraiment très aléatoire. De plus, pour déterminer sa position initiale, il faudrait savoir depuis combien de temps elle dérivait.
— Ce n’est pas grand-chose, mais il faut tout de même creuser dans cette direction. Pouvez-vous vous en occuper ?

La jeune femme acquiesça, avant de poursuivre :

— Et pour le sang, avez-vous des résultats ? ce n’est pas celui de la gamine, l’infirmière m’a dit qu’elle n’avait aucune blessure.
— D’après le labo, le sang dans l’annexe et sur les vêtements de la fillette est celui d’une femme. Le groupe est différent du sien, mais pour avoir plus de précision il faudra attendre une dizaine de jours, dit Aubin.
— Est-il possible qu’un navire ait disparu comme ça, sans laisser de traces ? demanda le commandant à la douanière.

Elle haussa les épaules.

— Rien que sur la zone de Marseille on recense près de neuf mille anneaux. En été le nombre de bateaux augmente de manière exponentielle, alors si un plaisancier du dimanche en possède un dans son jardin et le met à l’eau à partir d’une rampe, oui il est possible que sa disparition passe inaperçue, surtout si personne ne s’inquiète de lui.
— Sauf que l’annexe dans lequel on a trouvé la gamine provient d’une grosse unité, objecta Aubin.
— Puisqu’aucun navire n’a lancé de SOS et qu’aucune disparition n’a encore été signalée, nous allons publier le portrait de la fillette dans la presse. Occupe-t-en Aubin ! demanda Jocelyn à son adjoint, en terminant son café.

Les deux gendarmes prirent congé de Laure.

— Je vais rester encore un peu, je vais tout de même essayer d’aller prendre des nouvelles de la petite, dit-elle.


Un étrange langage

Jocelyn n’était pas de bonne humeur, ce matin-là. Cela faisait près d’une semaine que les douaniers avaient retrouvé cette gamine et, à ce jour, on ne savait toujours pas qui elle était.
Personne ne s’était manifesté à la suite des articles parus dans les journaux, aucun navire n’avait été signalé manquant et la petite était toujours inconsciente. La seule bonne nouvelle venait du fait que son pronostic vital n’était plus engagé.

Jocelyn était un flic d’expérience. Il était entré dans la gendarmerie une quinzaine d’années auparavant et connaissait bien son métier. Mais là, il ne savait plus par quel bout prendre cette étrange affaire.
Le lieutenant Lebreton entra brusquement dans le bureau.

— Joss, ça y est, l’hôpital vient d’appeler. La fille s’est réveillée, ils disent qu’on peut l’interroger.

Jocelyn se leva d’un bond, saisit sa veste et entraîna son adjoint.
Il était près de onze heures du matin et la circulation commençait à se densifier sérieusement dans les rues de Marseille. La Clio bleue, gyrophare allumé et klaxon bloqué, se faufilait dans le flot compact des voitures. Malgré cela, il fallut aux gendarmes près de trente minutes pour parcourir les deux kilomètres séparant leur brigade de l’hôpital de la Timone.

Lorsqu’ils parvinrent devant la porte de la fillette, une infirmière qui sortait de la chambre les arrêta. Jocelyn reconnut la femme qu’il avait vue lors de sa première visite.

— Le médecin est avec elle. Elle est encore faible, mais vous pouvez lui parler quelques minutes… enfin, si vous comprenez ce qu’elle raconte. Elle ne parle pas le français et personne n’a pu dire dans quelle langue elle s’exprime, dit-elle.

Les deux hommes poussèrent la porte de la chambre. Effectivement un médecin était là, en blouse blanche et stéthoscope autour du cou. Il tenait la main de la fillette.
Elle avait repris figure humaine. Même si les traces de la morsure du soleil persistaient encore sur son visage, les brûlures s’étaient atténuées. Elle devait avoir dans les onze ou douze ans. Ses cheveux, noirs à l’origine, avaient viré au jaune paille, mais ses yeux, aussi noirs que sa chevelure, avaient gardé toute leur intensité.

— Bonjour docteur, alors ? demanda Jocelyn.
— Jugez par vous-même, répondit le praticien en lâchant la main de la fillette.

Le gendarme s’approcha du lit et prit une chaise pour se mettre au niveau de l’enfant.

— Bonjour, tu peux me dire comment est-ce que tu t’appelles ? demanda-t-il doucement.

La fillette répondit d’une voix que ses cordes vocales desséchées rendaient chevrotante, mais la réponse était incompréhensible. Jocelyn ne parvint pas à déterminer dans quel idiome elle s’exprimait.
Aubin fronça les sourcils.
Jocelyn réitéra sa question en anglais, puis en espagnol et enfin en Italien. La fillette ne semblait pas comprendre ce qu’il disait.

— Elle ne comprend apparemment pas le français. Elle ne parle que cette langue dont je n’arrive pas à déterminer l’origine, dit le médecin.

Le flic reprit son interrogatoire, en parlant le plus lentement possible.

— Comment t’appelles-tu ? Moi c’est Jocelyn, dit-il en posant un doigt sur sa poitrine.

La fillette répondit à nouveau dans cette langue incompréhensible.

— Elle ne se souvient pas de son nom. Elle était sur un bateau, avec ses parents, elle demande où ils sont, intervint Aubin.

Les deux hommes se retournèrent vers lui.

— Tu comprends ce qu’elle dit ? interrogea Jocelyn, surpris.

Aubin hocha la tête et prononça quelques mots dans cette langue un peu gutturale. Dorine lui répondit immédiatement.

— Elle parle le grec… le grec ancien, une langue morte. C’est impossible, murmura-t-il.
— Mais oui, votre adjoint a raison, renchérit le médecin. Il me semblait bien qu’il y avait quelque chose de familier là-dedans, mais je n’ai pas fait le rapprochement.
— Et toi tu parles le grec ancien ? demanda Jocelyn à son adjoint.
— J’ai un diplôme universitaire de latin grec.
— Ça alors, si je m’attendais. Demande-lui si elle se souvient de la manière dont elle est arrivée dans l’annexe.

Aubin s’exécuta.
La fillette secoua la tête et se mit à pleurer.

— Elle se rappelle seulement s’être réveillée dans l’embarcation et puis il y a eu une tempête qui a duré longtemps. Elle n’avait ni à manger, ni à boire. Elle a eu très peur et puis plus rien, jusqu’à ce qu’elle se réveille ici, avec des gens qu’elle ne comprend pas.
— Bien messieurs, à présent il va falloir la laisser se reposer, intervint le médecin. De toute manière, je pense que vous n’en tirerez rien de plus. Je vais la mettre sous sédatif pour le reste de la journée.
Dans l’ascenseur qui ramenait les deux gendarmes vers le rez-de-chaussée régnait un lourd silence, troublé seulement par le grincement des câbles de traction, au-dessus de la cabine.
— Connais-tu la théorie des trous de ver ? demanda soudainement Aubin.
Jocelyn leva les yeux au ciel. Il connaissait les théories farfelues de son adjoint et s’attendait au pire.
— J’en ai entendu parler, répondit-il simplement.
— Et si c’était vrai, si cette gamine se trouvait sur un navire grec, pris dans un couloir du temps, il y a deux mille cinq cents ans. Tu vois, à son âge elle n’a eu aucun soin dentaire, elle ne comprend que le grec ancien. Le jeune homme s’emballait.
— Mais je te rappelle qu’on l’a retrouvée dans une embarcation tout à fait moderne et qu’elle portait un pyjama en pilou, coupa Jocelyn en soupirant.
— Oui, tu as raison, ça ne tient pas. Tout de même, tu avoueras…
Un téléphone sonna, c’était celui de Jocelyn.
— Commandant Carozza, j’écoute ! Quoi, à quel endroit ? Nous arrivons tout de suite. Il raccrocha et se tourna vers son adjoint. Les gardes-côtes ont retrouvé un radeau de survie avec un autre naufragé à bord, lui aussi en piteux état. Ils l’amènent dans cet hôpital, dit-il.
— Il y a peu de chances qu’il s’agisse d’une coïncidence. On fait quoi ?
— Toi tu restes là et tu vois comment est le gars. Essaie d’obtenir le maximum d’infos sur lui et sur ce qui lui est arrivé. Moi je vais voir les gardes-côtes, répondit Jocelyn.


Un second naufragé

Jocelyn pestait contre la circulation toujours surchargée de la ville. Une nouvelle fois, il usa de son privilège et alluma son gyrophare pour se frayer un chemin plus rapidement dans le flot ininterrompu des véhicules qui avançaient pare-chocs contre pare-chocs.

Il parvint assez rapidement au Fort Saint-Jean. Il dut s’arrêter à la grille d’entrée pour laisser passer une ambulance des pompiers, tous feux allumés, puis il gara la Clio bleue le long du quai, juste devant la grosse vedette grise de la gendarmerie maritime.
Deux hommes en uniforme et une femme en civil déchargeaient un radeau de survie orange. En le voyant arriver, les militaires le saluèrent. La femme était Laure Lepage.

— Que faites-vous là ? demanda-t-il surpris de sa présence.
— J’ai entendu à la radio que vos collègues avaient retrouvé un nouveau naufragé. J’étais particulièrement intriguée, alors je me suis permis de venir faire un tour pour voir s’il y avait un lien avec la fillette que nous avons retrouvée.
— Qu’avons-nous ? demanda-t-il aux deux gendarmes.
— Un gars bien amoché, mon commandant. Il semblerait qu’il ait dérivé durant plus d’une semaine, les courants l’ont conduit très au large.
— Vous avez son identité ? poursuivit Jocelyn.
— Il n’avait pas de papiers sur lui, mais le radeau de survie porte le nom de son unité. Il s’agit de l’Erebus. Des recherches sont déjà en cours. Par contre, l’homme avait une forte somme d’argent dans ses poches, pas loin de trois mille euros. Je dois aussi vous dire qu’il y avait du sang sur ses vêtements.
— Bien, on va peut-être pouvoir avancer dans cette affaire. Essayez de retrouver ce navire et tenez-moi au courant, dit-il.

Laure le rattrapa alors qu’il montait dans sa voiture.

— Commandant, attendez ! Comment va la fillette, avez-vous pu en savoir un peu plus sur elle ?

Jocelyn lui expliqua dans les grandes lignes ce qu’il venait d’apprendre à l’hôpital.

— C’est vraiment incroyable cette histoire. Puis-je passer la voir ?

Le gendarme acquiesça, il n’y avait aucune raison d’interdire les visites.
Il s’engagea à nouveau sur l’avenue du Port pour rejoindre sa brigade. La montre du tableau de bord affichait quinze heures. Il se rendit compte qu’il n’avait pas encore déjeuné, ce serait pour plus tard. Son téléphone sonna, c’était son adjoint.

— La maritime vient d’appeler. Ils ont retrouvé la trace de l’Erebus. C’est un voilier de 18 mètres qui est enregistré à Roses, un petit port au nord de l’Espagne. Il appartient à un gars de Port-Saint-Louis-du-Rhône, un certain Rodriguez, Arnoux Rodriguez, dit Aubin, à l’autre bout du fil.
— Il a une fille ?
— Négatif, il est marié, sans enfants. J’ai envoyé les collègues de Port-Saint-Louis chez lui. Ils n’ont pas de traces de sa femme. La maison est fermée et le courrier n’a pas été relevé depuis une dizaine de jours. Ils viennent juste d’emménager et aucun des voisins ne les connaît.
— Et il est clair ce Rodriguez ?
— Pas de traces chez nous en tous cas, ni chez les flics. Ah, et il vient de reprendre conscience, je t’attends pour lui parler ?
— J’arrive dans quelques minutes, il faut fouiller dans cette direction, il est forcément lié à la gamine.

Une nouvelle fois, Jocelyn se retrouva dans le hall d’entrée des urgences du vaste hôpital marseillais. Son adjoint l’attendait devant la porte pour le conduire à la chambre du naufragé.

— Il est pas mal déshydraté, mais on peut lui parler, c’est un costaud, dit-il.

Effectivement, l’homme bien qu’amaigrit par son séjour en mer était de bonne constitution. Son visage mangé par une barbe de plusieurs jours présentait de profonds sillons creusés par l’air marin et le soleil.

— Monsieur Arnoux Rodriguez ? demanda Aubin.

L’homme confirma d’un léger mouvement de tête. Jocelyn s’avança et le questionna à son tour.

— Pouvez-vous nous dire ce qui vous est arrivé ?
— Mon bateau a coulé. Il faisait nuit, la mer s’était levée et soudain il y a eu un grand choc. Je me suis cogné la tête et lorsque j’ai repris conscience, il y avait de l’eau partout. Je ne sais même plus comment je me suis retrouvé dans le radeau de survie. Ensuite j’ai dérivé dans la tempête. J’ai bien cru que j’allais y rester.
— Étiez-vous seul à bord ?

L’homme secoua à nouveau la tête.

— Il y avait aussi ma femme, un couple d’Espagnols et leurs deux enfants que nous avions embarqués à Roses. Nous louons parfois notre bateau, pour amortir les frais. Il était prévu que nous fassions une croisière de dix jours en Méditerranée. Est-ce qu’ils ont pu s’en sortir ? demanda-t-il d’une voix déformée par l’émotion.
— Les gardes-côtes ont retrouvé une anexe qui dérivait avec une fillette à l’intérieur. La reconnaissez-vous ? questionna Jocelyn en lui montrant une photo de la gamine.

Rodriguez enfouit son visage entre ses mains.

— C’est la petite Dorine, la fille du couple qui était à bord. Est-elle la seule survivante ? A-t-elle pu vous raconter ce qu’il s’est passé ?
— Nous n’avons hélas retrouvé personne d’autre… pour l’instant, répondit le gendarme en fronçant les sourcils. Il trouvait que le ton sonnait faux. Au fait, dans quelle langue s’exprimaient ces gens ? demanda-t-il encore.
— En espagnol, répondit l’homme, surpris.
— Encore une chose, monsieur Rodriguez, vos vêtements étaient tachés de sang, pouvez-vous m’expliquer ?

Rodriguez fit non de la tête, il ne se souvenait de rien.


La piste mafieuse

Jocelyn était assis à son bureau. Il observait son adjoint, face à lui, qui tapotait nerveusement sur la couverture de son calepin avec le dos de son stylo, tout en discutant au téléphone.
Si obtenir des renseignements sur Arnoux Rodriguez s’était au final avéré assez simple, trouver des informations sur la famille embarquée au noir par le couple – d’où les trois mille euros retrouvés dans la poche du naufragé – s’annonçait plus compliqué. En effet, s’agissant d’Espagnols, il fallait effectuer un véritable parcours du combattant interservices pour obtenir des réponses des autorités ibériques.

En outre, plusieurs questions taraudaient le gendarme. Pourquoi un navire de la taille de l’Erebus avait-il sombré aussi facilement ? Certes il avait essuyé une tempête, mais les spécialistes de la gendarmerie maritime lui avaient affirmé qu’une telle unité pouvait affronter des conditions bien pires. Et puis pourquoi Rodriguez avait-il pris la mer, alors que la tempête été annoncée ? Pouvait-il s’agir d’un acte volontaire, d’un sabotage ? Rien n’expliquait non plus que la gamine s’exprime dans une langue disparue depuis deux mille ans. Enfin, que signifiaient les nombreuses traces de sang relevées sur les deux naufragés ?

— Ça y est, j’ai pu avoir les collègues de Barcelone, j’ai enfin des infos sur le couple et leurs enfants, dit Aubin en raccrochant le combiné téléphonique.
— Pas trop tôt ! maugréa Jocelyn. Vas-y, je j’écoute, dit-il avec impatience.
— Le père s’appelle Fernando Serreno, quarante-huit ans, sa femme se nomme Pilar, quarante-cinq ans, leur fils Rénato, seize ans et la fille, Dorine, treize ans. Ils sont originaires de Barcelone. La mère est Juge d’instruction et lui est professeur d’université. Il enseigne, je te le donne en mille… les langues mortes.

Jocelyn hocha la tête.

— Ont-ils eu des problèmes particuliers ? demanda-t-il.
— Oh que oui, répondit Aubin et c’est du lourd. Écoute ça ! Madame a fait mettre à l’ombre un criminel extrêmement dangereux et il y aurait un contrat sur sa tête.
— Elle n’était pas sous protection ?
— Toute la famille l’était, mais il y a quelques jours, ils ont craqué et se sont carapatés. Ils ont loué un bateau à Roses et depuis ils ont disparu des écrans radars.
— M… il ne manquait plus que ça. Une exécution mafieuse. Comme si on n’avait pas assez à faire avec les nôtres, soupira Jocelyn.
— Au fait, poursuivit le lieutenant, madame Serreno a une sœur. On l’a prévenue. Elle prend le premier avion pour Marseille et arrive pour récupérer sa nièce.
— Retourne interroger ce Rodriguez, dit Jocelyn, il ne nous a pas tout dit. Et va aussi parler avec les toubibs pour savoir si la gamine se moque de nous. Il faut absolument savoir ce qu’elle a vu. Moi je vais creuser la piste du grand banditisme.

Lorsque son adjoint fut sorti, Jocelyn décrocha le téléphone. Son interlocuteur répondit presque immédiatement.

— Tony ? il faut que je te voie… Oui, aujourd’hui… En face du môle Gourret ? OK, j’y serai, dit-il, avant de raccrocher, la mine sombre.
Il n’aimait pas du tout ce qu’il s’apprêtait faire.
Une heure plus tard, Jocelyn engagea sa vieille Mazda sur un quai encombré de containers rouges et bleus. Il avait pris sa voiture personnelle pour plus de discrétion. De gros bateaux attendaient sagement, cramponnés à leurs amarres, le chargement qu’ils emporteraient bientôt à l’autre bout du monde. Le lieu était totalement désert et l’air empestait le pétrole à plein nez.

Une Lamborghini Aventador, vert pomme, garée le long du quai émit trois appels de phares. Le gendarme vint se garer à sa hauteur et baissa sa vitre.

— Salut Tony, je vois que tu fais toujours dans le minimalisme, dit-il en tendant la main à l’autre conducteur, à travers la fenêtre.
— Salut Joss, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? demanda le type à l’intérieur. C’était un petit blondinet, aux cheveux longs et mal peignés. Il ne correspondait pas du tout à la voiture qu’il conduisait.

Avec ses petites lunettes carrées et son polo blanc, il ressemblait plus à un étudiant de fac qu’a un gars qui peut se payer une bagnole italienne à un quart de million d’euros.

— J’ai besoin d’infos sur un contrat.
— Rien que ça, répondit Tony en ôtant ses lunettes. À ma connaissance, il n’y a aucun contrat en cours actuellement. Si c’était le cas, je serais au courant. Sur quelle tête ce contrat ?

Jocelyn lui tendit un dossier cartonné. Tony émit un petit sifflement en découvrant le document.

— Tu me le dirais, n’est-ce pas si tu avais connaissance d’un mauvais coup ?
— Bien sûr frérot. J’ai entendu parler de la juge, mais a priori même les gars qui lui en voulaient se demandent qui a pu faire le coup. À mon avis tu te goures de direction, répondit le jeune homme en rendant le dossier à Jocelyn. Il n’y a aucune connexion entre cette disparition et le milieu. C’est peut-être juste un accident en définitive.
— Merci, fais gaffe à toi, gamin.
— T’inquiète, embrasse maman. Allez, j’y vais, je ne voudrais pas qu’on me voie traîner avec la poulaille, dit-il en tournant la clé de contact.

La puissante voiture démarra dans un rugissement de moteur et ne fut bientôt plus qu’un point vert qui disparut au bout du quai, dans le rétroviseur de la Mazda.
Jocelyn allait démarrer à son tour, lorsque son téléphone sonna. Le numéro de son adjoint s’affichait sur l’écran.
À l’autre bout de la ligne, Aubin semblait paniqué :

— Joss, tu devrais rappliquer, on a un problème ici, Rodriguez a disparu !


L’erreur d’Arnoux Rodriguez

Lorsque Jocelyn arriva dans le couloir donnant sur la chambre d’Arnoux Rodriguez, il trouva son adjoint particulièrement agité.

— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, dit-il. Je lui ai parlé, ensuite je suis allé voir la gamine et lorsque je suis revenu, vingt minutes plus tard, cet enfoiré avait mis les voiles.
— Que lui as-tu dit ? demanda Jocelyn, calmement.
— Je lui ai juste posé quelques questions sur les circonstances du naufrage.
— C’est tout ?
— Je lui ai aussi dit que la tante de la gamine arriverait certainement dans l’après-midi. Tu crois qu’il a pu être enlevé ?
— A priori, on peut oublier la piste mafieuse, dit Jocelyn, pensif.

Aubin hocha la tête, il savait d’où venaient ces infos, mais il préférait ne pas poser de questions à ce sujet. On ne parle pas des flics sous couverture, à Marseille.

— Alors, qu’est-ce qu’il nous reste ? questionna-t-il.
— Des questions, beaucoup trop de questions. Retournons voir la gamine, proposa Jocelyn.

Dans le couloir, ils croisèrent le médecin qui s’était occupé de la petite naufragée.

— Ah, messieurs, vous tombez bien, dit-il. Je viens de recevoir les examens de Dorine, apparemment tout va bien.
— Et pour… hésita Aubin.
— Notre psy l’a vue et elle pense que le choc émotionnel a paralysé une partie de sa mémoire. Il semblerait que ce soit une enfant précoce, comme son père est professeur de grec, elle a dû assimiler cette langue et c’est le seul canal qui fonctionne actuellement.
— Pensez-vous que ça puisse durer longtemps ? demanda Jocelyn, il faudrait vraiment que nous puissions l’interroger.
— Impossible à dire, répondit le médecin en haussant les épaules. Sa mémoire peut revenir dans une heure, dans dix jours ou jamais, bien que cette dernière éventualité soit peu probable, à mon avis. A-t-elle de la famille ?
— Une tante qui ne devrait pas tarder à arriver.
— Bien, cela pourra nous aider, dit le médecin en s’éloignant.
— Tu sais quoi ? allons manger un morceau, nous ferons le point. Pas la peine de retourner voir la gamine pour l’instant, dit Jocelyn à son adjoint.

Les deux gendarmes finissaient de boire leur café sous les parasols bleus du restaurant la Chope d’or, en regardant passer le petit train touristique chargé de vacanciers en chemisettes et chapeaux de paille, lorsque le téléphone de Jocelyn sonna une nouvelle fois.
La conversation fut brève. Après avoir raccroché, il se tourna vers Aubin.

— C’était le labo, ils ont fini les analyses des traces de sang. Celui sur le pyjama de Dorine appartient à un parent proche, de sexe féminin, donc sa mère. Sur les vêtements de Rogrigez il y avait le sang de trois personnes : celui de la mère de Dorine, celui d’un parent proche, de sexe masculin et celui d’un inconnu, un homme également.

Aubin ferma les yeux pour tenter de se représenter le macabre schéma.

— Mais ça ne rime à rien, dit-il, à moins que les deux familles ne se connaissent de manière plus… intime. Imagine que Rodriguez ait été l’amant de madame Serreno et qu’il soit en réalité le père de son garçon, ça nous donnerait un scénario plausible. Tu mets tout le monde en vase clos, sur un bateau par exemple, et tu obtiens… une bombe atomique. Le couvercle de la marmite finit par sauter, une bagarre éclate et Rodriguez bute tout le monde.
— Sauf qu’il y avait six personnes à bord, et que nous n’avons que le sang de trois victimes potentielles et deux survivants, le compte n’y est pas, objecta Jocelyn.
— Oui, effectivement, mais de toute manière ça a dû chauffer sur ce rafiot.
— Avais-tu fouillé les affaires de Rodriguez, lorsqu’il est arrivé à l’hôpital ? demanda Jocelyn
— La moindre couture répondit le lieutenant, il n’avait que les trois mille euros, que j’ai fait transporter à la brigade. Pourquoi ?
— On vient juste d’utiliser la carte de crédit de Fernando Serreno dans un magasin de fringues en plein centre-ville. La vendeuse a reconnu Rogdriguez.
— Si ça, ce ne sont pas des aveux !
— À mon avis, c’est bien plus compliqué que cela. J’ai fait faire quelques recherches, et il s’avère que Rodriguez avait souscrit, il y a peu de temps, une énorme assurance vie sur la tête de sa femme… deux millions d’euros quand même.
— Non, non, dit Aubin, c’est beaucoup trop compliqué, comme scénario. Si Rodriguez avait voulu se débarrasser de sa femme, il n’aurait pas élaboré un plan aussi risqué. Je te rappelle qu’on l’a retrouvé à demi mort, dérivant depuis des jours.
— Il a dû se passer quelque chose qui a fait dérailler la machine. De toute manière, il n’ira pas loin, dit Jocelyn en se levant.

Il déposa quelques billets dans la coupelle que leur avait apportée le serveur, en même temps que l’addition.
Effectivement, ils n’eurent pas longtemps à attendre. Lorsqu’ils arrivèrent devant leur brigade, une voiture de patrouille venait tout juste de déposer deux militaires qui encadraient Arnoux Rodriguez, menottes aux poignets.

— Amenez-le dans le bureau du commandant, nous allons l’interroger tout de suite, ordonna Aubin aux deux gendarmes.


Le masque tombe

— Eh bien, monsieur Rodriguez, dit Jocelyn, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé sur votre bateau, mais je suis persuadé que vous avez tué au moins trois personnes. Si vous nous racontiez.
— Mais vous êtes complètement fou, je n’ai tué personne moi. Je vous ai dit que je ne savais pas ce qui est arrivé. Il y a eu un grand choc et le bateau s’est mis à embarquer de l’eau. Je suis une victime, dans cette affaire. C’est peut-être lié à ce couple que nous avons pris à bord. Ils avaient l’air de gens qui fuient quelque chose ou quelqu’un.
— Et la carte bancaire de monsieur Serreno, comment est-elle arrivée en votre possession ?

L’homme baissa les yeux et se racla la gorge.

— C’est bon, j’avoue, je leur ai volé leur carte bleue lorsque nous étions à bord. Je n’en suis pas fier aujourd’hui.
— Et le code, tu l’as eu comment ? cria Aubin en tapant du plat de la main sur le bureau, faisant sursauter Rodriguez.

Jocelyn posa la main sur l’épaule de son adjoint pour le calmer.

— Il était noté dessus, répondit le suspect.

Le jeune gendarme bouillait. Il détestait qu’on se foute de lui de cette manière.

— Et tu l’avais caché où ? j’ai fouillé toutes tes affaires, poursuivit-il.
— Sous la semelle intérieure de ma chaussure.

Le type avait décidément réponse à tout.

— Que pouvez-vous nous dire, au sujet de la prime d’assurance que vous avez souscrite, deux mois avant la croisière ? demanda Jocelyn.

L’homme le regarda d’un air stupide. Le gendarme sentit qu’il avait touché un point sensible.
À cet instant on toqua à la porte. Un gendarme en uniforme passa la tête par l’entrebâillement.

— Commandant, s’il vous plaît, on vous demande, c’est urgent.

Jocelyn grimaça. C’était idiot de l’interrompre ainsi, en plein interrogatoire.
Dans le couloir, un homme en costume cravate l’attendait. C’était le procureur.

— Alors commandant, où en sommes-nous ? Pensez-vous pouvoir le coincer ? demanda-t-il.
— Pour l’instant il n’a avoué qu’un banal vol de carte bleue. S’il a tué la famille, toutes les preuves sont au fond de l’eau, et nous ne savons même pas où. La partie va être difficile à jouer.
— C’est fâcheux commandant. Mais êtes-vous sûr de vous ?
— Certain monsieur le procureur, il s’est joué un drame sur l’Erebus et le seul survivant adulte y est certainement pour quelque chose.
— Et la gamine ?
— Toujours hors circuit, à compter qu’elle ait vu quelque chose.
— Finalement, qu’avons-nous contre ce gars ? Il a avoué un vol de carte bleue, et puis ? Vu les circonstances, on ne va même pas le poursuivre pour cela.
— Mais il y a les traces de sang qui nous permettent d’avoir une petite idée du déroulement des faits. Je n’ai pas encore abattu cette carte. Gardons-le encore un peu. De toute manière, il n’a pas demandé d’avocat. Nous allons le cuisiner et nous verrons bien ce qui en sort.
— N’allez pas trop loin tout de même commandant. Cet individu a des droits. Ah oui, au fait, la tante de la petite vient d’arriver. Je lui ai dit que vous alliez la recevoir et la conduire auprès de sa nièce.

Jocelyn prit congé du procureur.

— Bien monsieur Rodriguez, à présent nous allons parler sérieusement, dit-il en entrant à nouveau dans le bureau. Savez-vous qu’aujourd’hui la médecine légale fait des miracles ? Par exemple, nous avons pu analyser les traces de sang sur vos vêtements, mais nous avons aussi pu déterminer dans quel ordre elles y sont arrivées.

Rodriguez releva la tête, son rythme cardiaque s’était accéléré. Mais, finalement il se ressaisit.

— Je vous ai dit et je vous répète que je n’ai rien fait.
— Voici comment je vois les choses, intervint Aubin, fidèle à sa théorie. Vous étiez l’amant de madame Serreno. Une dispute a éclaté. Vous avez tué son mari, c’est le premier sang sur vos vêtements, puis vous avez éliminé madame Serreno, le deuxième sang et enfin son fils, le vôtre en l’occurrence, qui a dû s’interposer, et voila le troisième sang. Votre femme a dû réussir à prendre l’annexe avec Dorine et elle sera tombée à l’eau, fin de l’histoire.

Jocelyn restait septique. La théorie de son adjoint était séduisante, mais elle n’expliquait pas que Dorine ait été retrouvée couverte du sang de sa mère.

— Nous allons en rester là, pour l’instant, monsieur Rodriguez, dit-il. Je vous place en garde à vue. On va vous conduire en cellule et vous expliquer vos droits.

Antonia Gil, la sœur de Pilar Serreno attendait, assise dans le hall d’entrée de la gendarmerie. C’était une jeune femme d’une trentaine d’années. De longs cheveux auburn tombant en cascade sur ses épaules menues encadraient un visage fin, rehaussé par des yeux en amande d’un noir profond.

— Madame Gil, c’est bien cela ? demanda Jocelyn.
— On m’a demandé de venir directement ici, mais j’aimerais voir ma nièce, dit-elle en se levant.
— Bien sûr, je vais vous y emmener moi-même. Mais avant, je voudrais vous expliquer la situation.

Il l’invita à le suivre dans son bureau.
Il lui raconta en détail ce qu’avait vécu sa nièce ainsi que les circonstances probables du naufrage.
La jeune femme parut horrifiée par ce tragique récit. Quelques larmes coulèrent sur ses joues.

— Mais pourquoi a-t-il fait ça ? C’est horrible, sanglota Antonia.
— Nous ne connaissons pas le déroulement exact des faits. En réalité, ce sont juste des théories, mais nous ne pouvons rien prouver. L’homme ne veut rien nous dire.

Jocelyn réfléchit un instant, il venait d’avoir une idée. Ce n’était pas très réglo et il n’était pas sûr que ce soit l’idée de l’année, mais finalement pourquoi pas ?

— À quoi pensez-vous, commandant ? demanda-t-elle en constatant qu’il l’observait étrangement.
— Et si vous lui parliez ? Peut-être que cela le ferait craquer.

Antonia secoua la tête, elle n’était pas sûre de pouvoir assumer cette confrontation. Elle finit pourtant par accepter, devant l’insistance du gendarme.
Jocelyn décrocha son téléphone pour demander à son adjoint de ramener le prisonnier.
Au bout de quelques minutes, on frappa à la porte. Arnoux Rodriguez entra, menottes aux poignets, suivi d’Aubin.

À peine fut-il dans la pièce qu’Antonia se leva. On aurait dit qu’elle avait vu le diable en personne.
Rodriguez la fixa un instant, comme s’il tentait d’accrocher son regard, puis baissa la tête en soupirant.

— Et m… dit-il tandis que ses épaules s’affaissaient.

Les deux gendarmes se regardèrent, surpris par ces réactions.

— Pourriez-vous nous expliquer ? Vous connaissez cet homme ? demanda Jocelyn à la jeune femme.

Elle mit un moment à répondre, submergée par l’émotion.



 



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